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«Le terrorisme n’est pas seulement des actions, c’est également des prêches en sa faveur»

 Écrit par Mehdia Belkadi. Reporters 06/08/2013Journaliste, écrivain et politologue suisso-tunisien, Riadh Sidaoui est le fondateur et directeur du Centre arabe de recherches et d’analyses politiques et sociales basé à Genève. Il est également rédacteur en chef de la revue Progressiste. Il a longtemps travaillé sur les questions sécuritaires et la lutte antiterroriste, notamment en Algérie. Reporters : Assassinats politiques ciblés, attentats terroristes contre les forces armées… des similitudes troublantes de la situation actuelle en Tunisie d’avec celle ayant prévalu en Algérie au début de l’escalade terroriste dans les années 1990, qu’est-ce qui a conduit la Tunisie à une telle situation ?

Riadh Sidaoui : Oui il y a bien des similitudes à un certain degré. Cela dit, les éléments que nous avons démontrent la gravité de la situation en Tunisie. Il y a quatre facteurs à prendre en considération pour élucider la situation sécuritaire de la Tunisie actuellement.

Premièrement, il y a la circulation dans la région d’armes en provenance de Libye, comme conséquence de l’intervention de l’Otan dans ce pays. Ce mouvement d’armes menace tous les pays frontaliers, l’Algérie, la Tunisie, le Niger, le Mali et la Libye elle-même, qui vit le chaos. Un mouvement d’« Officiers libres libyens » vient d’ailleurs de voir le jour pour « mettre fin au chaos ». Bien que la Garde nationale et l’armée tunisienne aient saisi des quantités considérables d’armes, il est difficile de venir à bout de ce trafic.

Deuxièmement, la Tunisie fait actuellement face au phénomène des « djihadistes tunisiens envoyés en Syrie » avec la complicité de certains membres du parti islamiste au pouvoir, Ennahda, dont l’un des responsables, Habib Louz, a déclaré publiquement que s’il avait été plus jeune, il serait parti au « djihad » en Syrie. Selon le ministère de l’Intérieur, environ 5000 jeunes tunisiens ont été empêchés de partir combattre en Syrie. C’est bien beau de les empêcher de partir, mais pour régler la question, il faut d’abord agir contre les parties responsables du recrutement de « djihadistes » potentiels et de leur financement. Qui paye leur billet d’avion ? Il est de notoriété publique que ces jeunes sont victimes d’un réseau terroriste international, dont les principaux bailleurs de fonds sont le Qatar et l’Arabie saoudite. Il a été établi que le Qatar dépensait dans les 3000 dollars pour chaque « djihadiste » tunisien recruté. Or, les autorités ne veulent pas traiter ce dossier et le ministre de l’Intérieur a évité d’aborder la question de la source de ce départ au combat en Syrie dans une conférence de presse sur le sujet, alors que ce dernier mérite d’être pris très au sérieux. Car de retour en Tunisie, qui fait face à l’instabilité et à la circulation d’armes, ces « djihadistes », qui combattent le régime syrien, deviennent des terroristes, exactement comme cela s’est produit avec les « djihadistes » algériens partis combattre l’URSS en Afghanistan. De retour chez eux, les « djihadistes » sont une bombe à retardement qui finira tôt ou tard par exploser.

Troisièmement, je citerai le discours terroriste très répandu dans certains médias, sur le Net et dans les mosquées. Le terrorisme n’est pas seulement des actions, c’est également des prêches en sa faveur. Des appels à l’assassinat de feu Chokri Belaid dans des mosquées sont filmés et diffusés sur le Net. D’ailleurs, la liste des personnalités à abattre est désormais connue. Or, ce discours en faveur du terrorisme n’est pas pris au sérieux par les autorités qui ne font rien contre.

Et enfin, la Tunisie fait actuellement face à une crise multidimensionnelle, à la fois politique, économique : flambée des prix, réduction du pouvoir d’achat et déclin du tourisme, pilier de l’économie… Contrairement à celle de l’Algérie, de la Libye ou de l’Irak, l’économie tunisienne ne supportera pas le terrorisme. Ensuite, il y a une crise identitaire et religieuse. L’Islam de la Tunisie, un islam modéré, le soufisme, est remis en question avec la prolifération des prêcheurs wahhabites favorisée par la crise économique. L’illustration de cette vague d’invasion wahhabite est les attaques des mausolées et lieux de culte soufi. Alors que les zaouïas locales ont combattu le colonialisme au Maghreb, considérant que le djihad se faisait contre le colonisateur, le wahhabisme, créé par la Grande-Bretagne, voit dans le djihad la guerre civile, le terrorisme et le chaos.

En Algérie, bien que les actions terroristes aient commencé avant même l’arrêt du processus électoral en 1991, la responsabilité de la tragédie nationale continue souvent d’être imputée à l’armée algérienne, qu’en est-il du cas tunisien où les islamistes sont au pouvoir ?

Les islamistes ne sont pas des démocrates. Ils ont un projet totalitaire et autoritaire, et pour preuve, il faut savoir que le premier coup d’État ayant eu lieu dans le Monde arabe a été mené par les islamistes contre le gouvernement de Sadek Al Mahdi au Soudan, démocratiquement élu. Si en apparence les projets des intégristes et leur mode opératoire diffèrent – le projet et le mode opératoire des Frères musulmans en Egypte n’étant pas ceux d’Al Qaida -, leur finalité est la même : instaurer une dictature de l’interprétation de l’Islam. Si les Frères musulmans procèdent à l’« islamisation » par le bas vers le haut – islamisation entre guillemets, car on n’est pas censé islamiser une société déjà musulmane – les « djihadistes » font le contraire, mais l’objectif est la Khilafa. Regardons un peu ce qui se passe. Le Hamas a été certes élu démocratiquement à Gaza en 2004, mais a-t-il organisé des élections depuis ? Idem en Tunisie. La Constituante a été élue pour un an seulement pour rédiger la nouvelle Constitution et organiser des législatives. Le chef d’Ennahda, Rached Ghannouchi, a assuré, à plusieurs reprises, respecter le délai d’un an et honorer cet engagement auprès des autres partis politiques. Mais depuis le 23 octobre 2012, la Constituante et le gouvernement ne sont plus légitimes. Entre-temps, le parti du président provisoire El Marzouki est en train de disparaitre et Ettakatol, l’autre parti de la Troika, se désintègre

Il ne reste plus qu’Ennahda dont les intentions de vote se situent au maximum dans les 12% selon les dernières estimations. La question n’est donc plus de savoir si les islamistes, en chute libre, vont remporter les élections ; mais de savoir s’ils vont les organiser, maintenant qu’ils n’ont plus les garanties de les remporter. Ils procèdent entre-temps à la nomination des walis et autres responsables afin de placer leurs éléments partout et de s’imposer même de façon antidémocratique.

L’armée tunisienne est-elle en mesure de faire face, seule, à cette escalade ou alors le soutien et l’appui des armées des pays voisins, l’Algérie en l’occurrence, lui sont nécessaires, d’autant que, jusqu’à présent, le champ d’actions des groupes armés se situe, justement, aux frontières entre les deux pays ?

Pour que l’État et la société gagnent la lutte contre le terrorisme, il faut une armée forte, des services de renseignements efficaces et surtout une collaboration entre la population et les services de sécurité. L’ALN et le FLN ont remporté la guerre contre la France coloniale grâce au ralliement de la population. Idem pour la lutte antiterroriste en Algérie. Actuellement, l’armée tunisienne bénéficie du soutien de la population. Mais les armées classiques ne sont pas vraiment entraînées pour de guérilla. C’est le cas de l’armée tunisienne qui devra s’y adapter comme l’a fait l’armée algérienne et maintenant l’armée syrienne. Cela nécessite un peu de temps, mais les derniers éléments sont positifs. La police antiterroriste, qui doit venir en renfort à l’armée dans la guerre des villes, ainsi que les services de renseignements ont gagné une bataille avant-hier à El Ouardia où une action a été déjouée et des terroristes arrêtés. Quant à la coopération militaire avec l’Algérie, le général Mokhtar Benasser vient d’indiquer qu’elle était très étroite et qu’un comité conjoint se réunissait déjà depuis longtemps. Aussi, le ministère de l’Intérieur a démenti les accusations calomnieuses des organes d’Ennahda, exprimées notamment sur la chaîne TV El Moustaqbel, contre les autorités algériennes qui seraient derrière le terrorisme en Tunisie.

Et jusqu’où peut aller cette coopération dans le domaine entre les deux pays ?

L’armée algérienne est pratiquement la seule armée arabe, avec la syrienne maintenant, à avoir fait face à la guerre contre le terrorisme et à l’avoir remportée. Elle a dû se déployer d’ailleurs dans les villes puis dans les montagnes, et plus récemment dans le désert. Forte de cette expérience, sa collaboration dans le renforcement de la sécurité des frontières, surtout celles du Mont Chaambi, une région faite de montagnes et de grottes, est très importante. L’armée algérienne vient d’ailleurs de tuer des terroristes en provenance de Tunisie. Elle permettra de construire un mur face au terrorisme, cela ne peut qu’être bénéfique pour les deux pays.

Source : http : //www.reporters.dz/index.php ?option=com_content&view=article&id=4642 : riadh-sidaoui-directeur-du-centre-arabe-de-recherches-et-danalyses-politiques-et-sociales–l-le-terrorisme-nest-pas-seulement-des-actions-cest-egalement-des-preches-en-sa-faveur-r&catid=1 : thema&Itemid=2

 

 

 

 

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